Graphique 1: La croissance de l’emploi a été instable (g.); le rythme nécessaire pour stabiliser le taux de chômage a fortement diminué (d.)


La situation empirera probablement avant de s’améliorer. Les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis ne seront pas résolues de sitôt, et nous nous attendons à voir une baisse importante du taux de croissance au Canada au quatrième trimestre. Si les tarifs douaniers imposés au Canada demeurent en place et que se concrétisent d’autres mesures dont le pays est menacé, la croissance canadienne pourrait demeurer anémique en 2027.
Mais même si, comme nous nous y attendons dans notre scénario de base, le Canada et les États-Unis concluent une entente pour réduire les tarifs douaniers, les négociations de cet été donnent à penser qu’il y aura suffisamment d’obstacles en place pour réduire d’environ un demi-point de pourcentage la croissance du PIB du Canada au cours de la prochaine année. L’une des raisons pour lesquelles nous nous attendons à ce que les dommages dans ce scénario de base restent maîtrisables, c’est que, selon notre évaluation, le marché de l’emploi est dans une situation un peu plus saine qu’il n’y paraît au moment d’aborder ces difficultés. Les chiffres qui font les manchettes fluctuent, mais sous la surface, où se cachent habituellement les faiblesses du marché de l’emploi, les conditions sont plus solides qu’on pourrait s’y attendre, deux ans après le début du différend commercial avec les États-Unis.
La croissance de l’emploi a été très instable dernièrement, mais au-delà des fluctuations, le rythme de création d’emplois demeure respectable dans les circonstances (graphique 1, à gauche). Au cours des six derniers mois, l’économie a créé 136 000 nouveaux emplois, comparativement à 81 000 au cours de la période de six mois précédente, selon l’Enquête sur la population active. Les données sur l’emploi salarié de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail pour les six derniers mois disponibles montrent une amélioration semblable.
De plus, la croissance mensuelle de l’emploi est de plus en plus évaluée par rapport à un repère qui évolue. La question clé n’est pas simplement de savoir si la croissance mensuelle de l’emploi ralentit, mais si le rythme de création d’emplois nécessaire pour stabiliser le taux de chômage diminue lui-même. À cet égard, la tendance est claire : la croissance de l’emploi nécessaire pour stabiliser le taux de chômage au Canada est en baisse. Autrement dit, un chiffre de création d’emplois plus faible au cours des prochains trimestres pourrait être moins négatif qu’un résultat semblable l’aurait été au cours des années précédentes. Nous estimons que la croissance mensuelle de l’emploi nécessaire pour stabiliser le taux de chômage se situe aujourd’hui à environ 2 000 emplois, contre plus de 50 000 en 2024 (graphique 1, à droite). Ce n’est pas une surprise dans un contexte de stagnation de la population active.

Le rythme de création d’emplois nécessaire pour stabiliser le taux de chômage est faible et continue de diminuer, ce qui limitera toute détérioration rapide de ce taux dans un proche avenir. À 6,4 %, le taux de chômage n’est supérieur que d’environ 0,6 point de pourcentage à notre estimation du niveau neutre. Et même là, le taux réel pourrait être inférieur. Comme nous l’avons indiqué dans des analyses précédentes, le nombre d’heures de travail perdues associé au taux de chômage des jeunes est moins élevé que ne le laissent croire les chiffres qui font les manchettes. Le taux officiel comprend les jeunes de 15 à 19 ans qui font des études secondaires et qui cherchent aussi un emploi. Comme leur activité principale est d’étudier, les emplois que recherchent ces élèves comporteraient généralement moins d’heures par semaine.
L’exclusion des élèves du secondaire du calcul du taux de chômage fait passer celui de ce groupe d’âge de plus de 20 % à 6,4 %, selon les données d’avril, les dernières disponibles. Le fait d’exclure les élèves du secondaire du calcul du taux de chômage national le réduit d’environ 0,5 point de pourcentage. Autrement dit, sans les élèves du secondaire comptés comme « sans emploi », le taux de chômage au Canada serait d’environ 5,9 % aujourd’hui (graphique 2, à gauche). Cela dit, le taux de chômage correspondant au « plein emploi » serait lui aussi plus faible si l’on excluait les 15 à 19 ans. De plus, par le passé, l’exclusion des élèves du secondaire n’a réduit que de 0,3 point de pourcentage le taux de chômage officiel publié (graphique 2, à droite).

La durée relativement longue du chômage est une source de vulnérabilité souvent mentionnée par la Banque du Canada. À tout moment, le taux de chômage tient compte à la fois des personnes nouvellement au chômage et de celles qui le sont depuis un certain temps. Par conséquent, une hausse du taux de chômage peut s’expliquer non seulement par l’augmentation du rythme des pertes d’emploi, mais aussi par l’allongement de la durée moyenne de la période de chômage des personnes. Le graphique 3 illustre ces deux forces. Le taux d’entrée au chômage, qui mesure le rythme auquel des personnes se retrouvent au chômage, est actuellement relativement faible malgré une hausse récente. Toutefois, la part du chômage de longue durée, qui correspond à une période de chômage de 27 semaines ou plus, augmente et dépasse nettement le niveau observé avant la pandémie de COVID-19.

La récente augmentation de la probabilité de rester au chômage après avoir été au chômage pendant moins de trois mois est conforme à cette tendance. Cette mesure approximative de la probabilité de rester au chômage correspond au rapport entre le nombre de personnes au chômage depuis plus de trois mois et le nombre, trois mois auparavant, de personnes au chômage depuis moins de trois mois. Elle se situe actuellement à un niveau nettement supérieur à celui d’avant la pandémie de COVID-19 (graphique 4). La difficulté vient du fait qu’en général, la Banque du Canada ne peut agir que sur le taux d’entrée au chômage, qui ne pose manifestement aucun problème. La hausse du chômage de longue durée est en grande partie attribuable à une inadéquation sur le marché du travail et échappe donc, dans une certaine mesure, au champ d’action de la politique monétaire.

Toute variation du revenu du travail est une combinaison de la croissance des salaires et de la variation de la composition des emplois sur le marché. Comme l’illustre le graphique 5, la croissance des salaires réels a chuté récemment, mais la composition de l’emploi s’est améliorée depuis un an. Les professions bien rémunérées, c’est-à-dire celles où le salaire horaire est supérieur à la moyenne, ont dominé la croissance de l’emploi, surtout parmi le personnel professionnel des soins de santé et celui des sciences naturelles et appliquées. Les emplois bien rémunérés représentent maintenant 46 % des emplois, soit une hausse de 5 points de pourcentage par rapport à la part d’avant la COVID-19 (graphique 6). Cette amélioration de la composition de l’emploi a contribué à soutenir la croissance du revenu réel du travail, qui s’est légèrement accélérée au deuxième trimestre, ce qui a masqué la faiblesse observée dans la croissance des salaires réels (graphique 7).



On ne peut pas évaluer pleinement le marché de l’emploi et sa composition sans examiner les principales forces démographiques qui le façonnent. Le graphique 8 illustre clairement la substitution qui s’opère actuellement entre les travailleurs en âge de travailler et les cohortes des 55 ans et plus ainsi que des jeunes.

Que signifie cette tendance démographique pour l’inflation des salaires? Les jeunes représentent toujours une part relativement faible de l’emploi, à 13 %. Le remplacement des travailleurs de 55 ans et plus par ceux en âge de travailler a donc une plus grande incidence. Depuis un an, l’emploi chez les 55 ans et plus a diminué de 22 000, tandis qu’il a augmenté de 223 000 chez les travailleurs en âge de travailler. Les salaires moyens de ces cohortes d’âges sont relativement semblables (graphique 9, à gauche), ce qui signifie que l’incidence de cette tendance sur l’inflation des salaires est négligeable. L’effet le plus important concerne le nombre total d’heures travaillées dans l’économie. Les travailleurs de 55 ans et plus représentent une part décroissante du marché du travail, et bon nombre de ceux qui conservent un emploi réduisent graduellement le nombre d’heures qu’ils travaillent (graphique 9, à droite). Comme les travailleurs qui font moins d’heures sont moins nombreux, l’effet démographique net sur le nombre total d’heures travaillées est donc légèrement positif.

Un autre aspect favorable du marché de l’emploi se reflète dans les tendances du travail autonome. De nombreux travailleurs ont quitté le travail autonome pendant la pandémie de COVID-19 et n’y sont pas retournés par la suite. Par conséquent, le nombre de travailleurs autonomes est inférieur de près de 500 000 à son niveau d’avant la pandémie de COVID-19 (graphique 10, à gauche), et l’emploi salarié représente 63 % des emplois créés depuis un an. Bien que cela soit difficile à quantifier, il est raisonnable de supposer qu’une grande partie des personnes qui ont quitté le travail autonome pendant et après la pandémie de COVID-19 occupaient des emplois de qualité relativement faible. Tout passage à l’emploi salarié peut donc être considéré comme positif du point de vue de la composition de l’emploi.

La part de l’emploi à temps partiel est également très faible (graphique 10, à droite), et le nombre de travailleurs qui déclarent travailler à temps partiel en raison de la conjoncture économique n’est pas plus élevé qu’en 2019. Depuis un an, seule 17 % de la création d’emplois est attribuable à des postes à temps partiel. C’est manifestement une bonne nouvelle pour la qualité de l’emploi, car ces emplois ont tendance à être moins bien rémunérés.
Ces facteurs ont probablement contribué à l’augmentation du nombre d’heures travaillées au cours des derniers mois. Le nombre d’heures effectivement travaillées a augmenté de 1,4 % sur 12 mois, plus rapidement que l’emploi total, qui a progressé de 1,0 % sur 12 mois.
Tout parcours dépend de son point de départ. Pour le marché canadien de l’emploi, les prochains trimestres seront probablement difficiles, car les effets directs et indirects de la guerre commerciale actuelle nuiront à la croissance de l’emploi. Malgré tout, le marché de l’emploi semble aborder cette période dans une position relativement solide, ce qui devrait aider à limiter les dommages. Cela dit, il est peu probable que ce point de départ favorable suffise à inciter la Banque du Canada à relever les taux à court terme, car les perspectives du marché de l’emploi pourraient s’assombrir considérablement si aucun progrès n’est réalisé pour apaiser les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis.
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