Résidents non permanents : des revers à court terme pour des gains à long terme
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Lorsque les bonnes conditions sont réunies, tout est possible. L’économie canadienne n’a pu éviter une récession complète qu’en raison de l’ascension fulgurante de la croissance démographique au cours des dernières années. Les changements spectaculaires qui en découlent quant à la taille et, surtout, à la forme de la pyramide des âges au Canada, ont une incidence importante sur la façon dont nous devons interpréter les variables économiques actuelles et futures et leurs répercussions sur les politiques monétaires et budgétaires. Le dividende démographique dont le Canada profite actuellement (par rapport à de nombreux autres pays de l’OCDE) pourrait, à terme, s’avérer un actif important.
Accent sur le dénominateur
Les statistiques économiques de référence largement suivies, comme les variables de la production et du marché de l’emploi, sont fréquemment exprimées en proportion de la population ou de la population active. Ces ratios font les manchettes selon leur croissance ou leur contraction. Mais dans quelle mesure portons-nous suffisamment attention au dénominateur de l’équation?
La population du Canada a augmenté de 3,2 millions ou 8,4 % depuis le milieu de 2021, et de 5,6 millions ou 15,7 % depuis la fin de 2015. En janvier 2024, le taux de croissance annualisé de 3,2 % était le plus élevé depuis 1957.
Toutefois, contrairement à la période du baby-boom, plus de 95 % de la croissance récente est attribuable aux personnes qui arrivent de l’étranger et qui nécessitent des services et un logement immédiatement à leur arrivée. Ces nouveaux arrivants sont principalement âgés de 15 à 54 ans, soit beaucoup plus jeunes que le reste de la population. La plupart d’entre eux sont destinés ou aspirent à faire partie de la population active.
Le graphique 1 illustre le changement important de notre pyramide des âges en raison des arrivées internationales depuis 2021, ainsi que le profil d’âge distinct des migrants internationaux par rapport à la population totale en 2023/2024. En termes simples, la population canadienne (et la population active) était beaucoup plus jeune en 2024 qu’en 2021, en raison du profil nettement plus jeune de la migration internationale. Jamais auparavant nous n’avons vu un changement aussi important dans la pyramide des âges en si peu de temps.
Une population de plus en plus nombreuse et de plus en plus jeune devrait créer de nouvelles occasions pour les employeurs et générer une plus grande demande des ménages. Il ne faut pas sous-estimer l’incidence durable de la récente tendance de croissance démographique sur la main-d’œuvre, la production, la productivité et le ratio de dépendance.
Après tout, la population de résidents non permanents (RNP), qui s’élève à environ 3 millions d’habitants, est plus importante que celle de six des dix provinces du Canada. La prise en compte de ce réalignement de la population et des hypothèses relatives à la rétention de la population est essentielle aux prévisions macroéconomiques, ainsi qu’aux estimations de la croissance potentielle et du taux R-star.
Dilution du capital
Toutefois, pour l’instant, les réactions publiques et politiques à l’immigration et à la croissance des RNP ont été suscitées par la grande pénurie qui a accompagné cette croissance. Un préalable à la hausse de la production par habitant est une personne qui intègre le marché du travail avec des compétences qui correspondent à la demande, et obtient ou crée un emploi qui fait augmenter la production et les bénéfices au-dessus de la moyenne.
La « dilution du capital » survient lorsque la population augmente si rapidement que l’État ne peut pas fournir à ses propres citoyens des services publics fonctionnels et, avec les promoteurs, suffisamment de nouveaux logements. La croissance démographique imprévue exerce d’énormes pressions sur les gouvernements qui ont déjà de la difficulté à fournir des services publics à leur population actuelle. En raison de l’ampleur du décalage entre la population et le capital au Canada, la réaction du public était à la fois prévisible et inévitable.
L’augmentation du capital humain, et surtout du capital physique, nécessite du temps et de la planification. L’acquisition, le déploiement et l’intégration du capital physique aux autres éléments de la productivité multifactorielle au niveau de l’entreprise nécessitent une interaction complexe de facteurs à considérer quant aux prévisions, aux risques et aux rendements. Les perspectives d’accroître la productivité augmentent avec la planification et l’intégration du capital humain et physique.
Malheureusement, comme nous l’avons indiqué dans des études antérieures, près de la moitié de la croissance démographique au cours de la dernière décennie, et une part encore plus élevée de la croissance depuis 2021, n’était pas prévue par Statistique Canada, et aucune mesure n’avait été planifiée. Les décideurs n’avaient pas l’information nécessaire pour se préparer à la forte hausse de la population et de l’offre de main-d’œuvre, ce qui a donné lieu à de piètres décisions en matière de dépenses en immobilisations. De plus, les compétences des nouveaux arrivants ne sont pas mesurées correctement. On demande plutôt aux nouveaux arrivants l’« emploi prévu », ce qui entraîne un important décalage sur le marché du travail. Prenez note que le ralentissement des investissements en immobilisations a reflété la hausse de la croissance démographique. Ajoutez à cela l’incertitude actuelle liée à Trump, et vous n’avez aucune raison de vous attendre à une augmentation des investissements des entreprises à court terme, ce qui accentue le décalage entre le capital et la main-d’œuvre.
Selon une récente étude de Philip Smith, ancien statisticien en chef adjoint à Statistique Canada, depuis le deuxième trimestre de 2022, le plus grand frein à la productivité a été la diminution de la proportion de résidents permanents dans la population totale. Le deuxième obstacle en importance a été la composition de la main-d’œuvre des RNP, qui reflète le fait que les nouveaux arrivants gagnent en moyenne moins d’argent par heure que le résident canadien moyen. En fait, l’incidence globale des RNP sur la croissance du PIB est différente de celle des résidents permanents du Canada. La productivité moyenne des RNP risque d’être plus faible, car ils ont tendance à occuper des professions dont le salaire est inférieur à la moyenne. De plus, les RNP ont tendance à travailler moins d’heures. Sans la flambée du nombre de RNP en 2023, le PIB de cette année-là n’aurait augmenté que d’environ 1,1 % par rapport au chiffre officiel de 1,5 % (graphique 2). Et la croissance du PIB par habitant aurait été légèrement positive.
Gain à long terme
En raison des récentes mesures prises par le gouvernement, le rythme des arrivées de RNP devrait ralentir considérablement au cours des prochaines années, mais pas autant que prévu par les chiffres officiels. Pour des raisons que nous avons expliquées ailleurs, les décideurs et les analystes ne peuvent pas présumer que les résidents temporaires actuels au Canada qui ont des visas expirés, soit plus d’un million de personnes, quitteront simplement le pays au cours des deux prochaines années. Autrement dit, le changement démographique des dernières années n’est pas sur le point de s’inverser.
La théorie économique et le bon sens donnent à penser que c’est une bonne chose. Après tout, le vieillissement de la population est considéré comme un frein important à la productivité dans la plupart des pays de l’OCDE. Le dividende démographique dont profite le Canada est unique. Oui, de toute évidence, on a eu trop d’une bonne chose en très peu de temps.
Toutefois, à long terme, la rétention et l’intégration des immigrants et RNP actuels se traduiraient par une croissance potentielle plus forte et une amélioration de la productivité, car un plus grand nombre de nouveaux arrivants trouveraient un emploi dont le niveau de compétence requis est plus semblable au leur ou acquéraient de nouvelles compétences. Si, en tant que société, nous parvenons à créer les conditions favorisant une meilleure intégration des RNP sur le marché du travail au fil du temps, nous devrions être en mesure d’inverser la trajectoire négative de la croissance de la productivité des dernières années.
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