Préoccupations liées aux tarifs douaniers au Canada : la récession écarte l’inflation comme crainte
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La guerre commerciale pourrait commencer demain, ou peut-être qu’un report des tarifs sera annoncé. Beaucoup de choses demeurent nébuleuses et, si cette guerre s’amorce, personne ne sait combien de temps elle durera ou si d’autres rondes de représailles sont prévues. Selon notre scénario de base, la raison l’emporte et les hostilités commerciales prennent fin après le deuxième trimestre (voir « Guerre commerciale : un choc, mais sans effroi. Premiers éléments d’analyse. »). Nous prévoyons maintenant une croissance de 0,7 % en 2025 et un rebond à 2,8 % en 2026, comparativement à nos prévisions antérieures de 1,8 % et de 2,6 %, respectivement. L’inflation devrait culminer à environ 3 % en 2025, mais être inférieure à la cible en 2026, et la Banque du Canada abaissera son taux à 2,25 % d’ici le deuxième trimestre et le maintiendra à ce niveau, en s’attendant à ce que la politique budgétaire joue un rôle utile.
Toutefois, si c’était notre nouvelle réalité? Dans ce document, nous faisons de notre mieux pour déterminer les répercussions en ordre de grandeur sur la croissance et l’inflation, ainsi que les secteurs et les provinces les plus à risque, advenant le pire scénario d’une longue guerre commerciale. Nous examinons également d’autres solutions de rechange à ce qui a été annoncé jusqu’à maintenant si les États-Unis choisissent de conserver les tarifs douaniers, mais de les réduire.
C’est un défi de répondre à ces questions. Un ancien gouverneur de la Banque du Canada a récemment déclaré devant un public composé de membres de Marchés des capitaux CIBC que quiconque prétend pouvoir mesurer avec précision les répercussions économiques d’une importante guerre commerciale sur le Canada ment, et il soulève un bon point. Nos outils statistiques sont inadéquats pour la tâche, à défaut de précédents récents de tarifs douaniers bilatéraux élevés à utiliser comme points de référence, ou de modèles qui contiennent les données détaillées à l’échelle des secteurs et des pays nécessaires à des simulations exactes.
Compte tenu de cette mise en garde, nous constatons que les risques de baisse pour la croissance l’emporteraient sur les risques de hausse de l’inflation temporaires et bientôt inversés, afin que les décideurs puissent canaliser leurs efforts à stimuler la demande intérieure en période de difficultés liées aux exportations et aux investissements. Des tarifs douaniers à long terme de 25 % (et de 10 % sur l’énergie) pourraient retrancher 5 % au PIB, quoique les politiques budgétaires et monétaires pourraient quelque peu atténuer ce risque. Bien que l’inflation puisse atteindre la limite supérieure de la fourchette de contrôle cette année, elle pourrait plonger sous celle-ci en 2026, à mesure que les répercussions sur le niveau des prix s’estompent et que les capacités excédentaires demeurent.
Les turbulences du choc tarifaire
Si nous mettons de côté l’ampleur, l’orientation des chocs de la croissance et de l’inflation dans une guerre tarifaire bilatérale est relativement claire, même si ces rajustements comportaient trois phases distinctes (graphique 1). La phase « A » prévoit un ralentissement de la croissance du PIB en raison d’une contraction des échanges commerciaux, tandis que les tarifs douaniers font grimper l’inflation. Ce ralentissement initial est amplifié si l’on frôle une récession ou on entre en récession dans la phase B, car des pertes d’emplois dans le secteur des échanges commerciaux et une hausse des prix à la consommation ralentissent la consommation réelle, les investissements et l’emploi dans l’ensemble de l’économie.
La dernière phase est la réaffectation et la reprise. Les volumes d’exportations pourraient rebondir au moins en partie, car les marges des exportateurs sont comprimées et le dollar canadien s’affaiblit, tandis que les importations continuent de ralentir en raison de ces mêmes effets des taux de change. Comme la demande intérieure serait soutenue par les mesures de relance budgétaire et monétaire, la main-d’œuvre et le capital du secteur des exportations seraient en partie réaffectés ailleurs pour répondre aux besoins des Canadiens.
Toutefois, les gouvernements ou les banques centrales ne pourront pas concocter d’élixir magique pour ramener l’économie sur sa trajectoire de croissance précédente. Dans un monde où les échanges bilatéraux représenteraient une part plus petite du PIB, les pays porteraient moins d’attention aux segments dans lesquels ils excellent sur le plan de fabrication et exportent des biens pour se tourner vers des activités pour lesquelles ils sont relativement moins concurrentiels et dépendaient auparavant des importations. De plus, même des tarifs douaniers temporaires créeraient de l’incertitude pour ceux qui envisagent de s’installer au Canada pour desservir le marché américain, ce qui assombrirait les flux d’investissement futurs. Bref, le taux tendanciel de croissance du Canada ralentira, ce qui pourrait aussi avoir des répercussions sur le taux neutre.
L’inflation évoluera aussi en dents de scie (graphique 2). Les prix grimperaient à court terme, peut-être au-dessus de la limite supérieure de la fourchette de contrôle de la Banque du Canada si les tarifs douaniers étaient imposés et restaient en place pendant un certain temps. Toutefois, lorsque ces effets initiaux sur le niveau des prix se feront sentir, la morosité de l’activité économique globale, le recul du pouvoir d’achat des consommateurs et la hausse du chômage freineront la croissance des prix plus tard. Comme nous l’expliquons ci-dessous, nous croyons qu’il est très probable que l’inflation soit inférieure à 2 % pendant plus longtemps que lors de la première phase (où elle est temporairement supérieure à 2 %). Des banques centrales suffisamment prévoyantes pourraient regarder au-delà de la hausse ponctuelle de l’IPC et se concentrer plutôt sur la croissance des capacités inutilisées de l’économie qui menace de faire fléchir l’inflation sous leurs cibles à moyen terme.
Estimation du choc initial
Nous sommes maintenant à l’étape difficile. Que pouvons-nous dire sur l’ampleur des fluctuations du PIB et de l’inflation à travers ces diverses phases? Compte tenu de ce que nous avons noté au sujet des limites des divers modèles, nous cherchons à déterminer de manière approximative l’ampleur, et non pas à la préciser à la décimale près, et nous mettons en garde qu’il faut prendre avec un grain de sel nos estimations et ne pas leur accorder trop d’importance.
Le point de départ de notre analyse consiste à évaluer la part des tarifs douaniers qui est répercutée, abstraction faite des fluctuations des taux de change, dans le prix à l’importation aux États-Unis de marchandises canadiennes. Nous estimons ensuite l’ampleur des pertes commerciales par secteur du Canada au profit des États-Unis, en fonction de la capacité des secteurs américains à passer à une production nationale selon une hausse donnée des prix à l’importation. Les différences dans l’élasticité de substitution ont été l’une des principales raisons pour lesquelles le secteur canadien de l’aluminium a mieux résisté que celui de l’acier aux tarifs douaniers américains pendant le premier mandat de Trump.
Ces tarifs, qui frappent d’abord les exportateurs, frappent ensuite d’autres secteurs de l’économie, à mesure que les exportateurs réduisent le nombre d’employés et leurs achats au pays, ce que nous estimons à l’aide des multiplicateurs d’entrées-sorties par secteurs de Statistique Canada. Le dernier élément est le rôle de l’incertitude et du recul de la confiance des entreprises, qui, selon les estimations tirées de publications universitaires, comptent pour environ la moitié de l’effet direct des tarifs.
Nos résultats sont présentés dans le graphique 3 et certaines de nos principales hypothèses sont présentées dans le tableau 1. En fin de compte, c’est ce à quoi vous vous attendez, et dans le même ordre de grandeur que ce que la Banque du Canada a estimé pour le scénario qu’elle a modélisé. Des tarifs douaniers généraux de 25 % et de 10 % sur l’énergie, ainsi que des tarifs de représailles d’environ 25 % sur les importations en provenance du Canada, pourraient retrancher environ 5 % au PIB. Si, au bout du compte, nous nous retrouvons avec des tarifs douaniers inférieurs de 10 % ou de 20 % et des exclusions pour toutes les marchandises, l’économie en pâtirait d’entre 2 % et 4 %, en supposant que le Canada décrète des tarifs de représailles dans ces scénarios aussi. Étant donné que l’économie est déjà inférieure d’environ 1 % à son niveau potentiel, des tarifs douaniers durables pourraient entraîner une récession importante au Canada, des tarifs douaniers de 25 % ayant une ampleur semblable à celle du choc subi durant la crise financière de 2008-2009.
Les travailleurs pourraient ressentir les contrecoups d’une baisse de l’emploi qui serait concentrée, mais non isolée, dans le secteur des exportations. Selon nos estimations, l’économie comptera de 150 000 à plus de 350 000 emplois de moins, selon la gravité et la portée des tarifs douaniers (graphique 4). Cette situation ferait grimper le taux de chômage d’environ un demi-point de pourcentage à plus de 1 point de pourcentage, même si l’on tient compte du fait que certains travailleurs découragés qui quittent le marché du travail se trouvent exclus de ces calculs.
Bien entendu, notre exercice ne tient pas compte du rôle que pourraient jouer les politiques monétaires et budgétaires, avec un décalage, contre ces forces récessionnistes. Toutefois, nous ne captons pas non plus de cercles vicieux dans un contexte de conditions de crédit plus tendues. Nous ne tenons pas non plus compte des répercussions à long terme associées au fait que des entreprises choisissent de déménager aux États-Unis pour se protéger contre des guerres commerciales plus étendues ou plus graves.
L’Ontario et le Québec écoperaient le plus, surtout si les États-Unis choisissent d’exempter des marchandises afin d’éviter de porter préjudice aux consommateurs d’essence et aux fabricants américains qui comptent sur des matériaux importés. Ces deux provinces centrales du Canada subiraient 80 % des contrecoups de tarifs douaniers imposés sur des biens autres que les marchandises, alors qu’elles comptent pour 60 % du PIB canadien (graphique 5). Dans le secteur manufacturier, les segments comme les boissons, pour lesquels le pourcentage de production destiné aux États-Unis est bas, ou pour lesquels les États-Unis ont moins de latitude de production afin de supplanter leurs exportations, sont moins touchés que ceux comme les métaux de base, le matériel de transport (y compris les automobiles), les produits du bois, le matériel électrique et la machinerie (graphique 6).
Bondir, mais jusqu’à quelle hauteur? Et pendant combien de temps?
Il est généralement admis qu’une guerre tarifaire bilatérale ferait initialement grimper les prix à la consommation canadiens. Oui, les prix bondiraient, mais à quelle hauteur et pendant combien de temps? Pour intégrer les répercussions des tarifs douaniers, de la dépréciation de la devise et des capacités excédentaires économiques sur l’inflation, il faut s’appuyer sur des estimations antérieures et, nous l’admettons, sur d’autres hypothèses, notamment le temps qu’il faut pour que les répercussions sur le PIB se concrétisent, et le moment où les capacités excédentaires commencent à se dissiper avec un certain soutien politique.
Au départ, les prix grimperaient par l’intermédiaire de plusieurs canaux. Des tarifs douaniers universels des États-Unis augmenteraient les coûts de production au Canada, compte tenu de l’interdépendance et de l’intégration des chaînes d’approvisionnement. Des tarifs de représailles par le Canada et un huard affaibli feraient bondir les prix en dollars canadiens des importations en provenance des États-Unis. Les sociétés nationales pourraient augmenter leurs prix de façon opportuniste pour les arrimer à ceux plus élevés des concurrents importateurs, même si les capacités excédentaires de l’économie et le marasme de la demande constitueraient un facteur limitatif.
Toutefois, l’incidence ponctuelle sur les prix serait moindre que la pression à la baisse sur le pouvoir d’achat et l’inflation découlant de la morosité de l’économie canadienne, à en juger par nos estimations des répercussions (graphique 7). L’augmentation des capacités excédentaires ferait baisser légèrement le prix par rapport à ce qu’il aurait été sur une période de deux ans, en supposant que l’incidence sur l’activité économique culmine environ un an après la mise en œuvre.
Dans tous les scénarios de tarifs douaniers, il existe une probabilité raisonnable que l’inflation atteigne ou dépasse la fourchette de contrôle de 1 % à 3 % de la Banque environ un an après la mise en œuvre. Toutefois, si ces répercussions sur le niveau des prix s’estompent et l’influence des capacités excédentaires persiste, l’inflation passerait sous la cible et resterait à ce niveau pendant plus longtemps (graphique 8).
Nous ne nous préoccupons pas autant des attentes d’inflation que la Banque du Canada. Il est vrai que les attentes pourraient s’accroître un peu à court terme, mais lorsqu’il deviendra évident que l’économie canadienne est en difficulté en raison des tarifs douaniers permanents, les entreprises auront peu de moyens de répercuter pleinement les hausses de prix soutenues aux consommateurs pour nombre d’années. Il s’agit d’une expérience très différente de celle de l’après-COVID-19, où l’économie était en surchauffe au moment où les brusques variations de l’offre faisaient grimper les prix. La combinaison d’ingrédients ne sera pas là pour déclencher le même type d’effets d’entraînement pour générer une inflation persistante. De plus, il semble peu probable que l’inflation bondisse au-dessus de 4 % initialement, ce qui est à peu près considéré comme le seuil dont il faut se préoccuper quant au recul des attentes. En fait, si elle ne propose pas suffisamment de mesures de relance monétaire pour combattre la récession, la BdC pourrait avoir à s’inquiéter du fait que les attentes d’inflation s’ancrent sous la cible de 2 %.
Cela aussi passera… ou peut-être pas
À l’heure actuelle, il y a plus de variables inconnues que connues. Nous espérons que le Canada sera en mesure de prendre suffisamment de mesures pour convaincre la Maison-Blanche qu’il prend la sécurité frontalière au sérieux, ce qui ferait en sorte que la guerre commerciale soit très courte. Des tarifs temporaires constitueraient des chocs de courte durée et, grâce à la négociation d’un règlement à long terme et à des mesures de soutien politique, nous pourrions traverser la crise sans trop de dommages durables.
Nous espérons que ce dénouement se produire, mais il existe un risque important que les deux pays s’entendent simplement sur des tarifs moins élevés. L’administration examine actuellement des accusations de pratiques commerciales déloyales, peut-être dans le contexte des discussions entourant la date limite de 2026 pour la prolongation de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique trilatéral. De plus, Trump considère clairement que des tarifs douaniers universels permettront de générer des revenus qui compenseront en partie l’effet des répercussions budgétaires de la prolongation des réductions d’impôt des sociétés et des particuliers. L’imposition de tarifs douaniers importants au Canada pourrait persister jusqu’à ce que nous connaissions les détails d’une importante entente budgétaire en cours de négociation entre l’équipe Trump et les républicains du Congrès.
Le chemin sera parsemé d’embûches pour l’économie canadienne, et la possibilité que le Canada obtienne une exemption liée à ces tarifs douaniers actuels et futurs dépendra de l’ampleur dans laquelle ces mesures plomberont l’économie et l’opinion politique aux États-Unis. Ce rapport constituera donc une référence lorsque nous réfléchirons aux risques de baisse liés à notre scénario de base prévu et une ligne directrice quant à l’orientation que devront prendre les politiques monétaires et fiscales pour favoriser une reprise.
Études économiques CIBC
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Avery Shenfeld
Économiste en chef
Marchés des capitaux CIBC
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